Si l’on demandait à un énergéticien de créer de grandes catégories sportives, il est probable que, jusqu’à récemment, il aurait tracé une frontière claire entre deux grandes catégories d’activités :
- Les sports dans lesquels l’énergie déployée est majoritairement endogène ;
- Les sports dans lesquels l’énergie déployée est majoritairement exogène.
Oui, admettons-le, ce n’est pas tout à fait limpide, d’aucuns en concluraient que les énergéticiens ne sont pas tout à fait des gens comme nous…
Reprenons donc cette classification :
- Par « énergie majoritairement endogène », il faut comprendre que c’est le sportif lui-même qui produit, par ses muscles, la plus grande part de l’énergie déployée. C’est par exemple le cas en course à pied, en natation, en escalade ou dans les sports de combat. Mais c’est aussi le cas lorsque cette énergie est « dirigée » à travers un outil ou vers un objet, comme en saut à la perche, dans les sports de balle, en tir à l’arc ou en haltérophilie.
- L’autre catégorie de sport recouvre les activités où l’énergie musculaire est utilisée pour piloter, capter et diriger une énergie non musculaire. On peut penser aux sports de voile (utilisant l’énergie éolienne), aux sports de descente (utilisant l’énergie potentielle de gravité), aux sports mécaniques (utilisant l’énergie de moteurs alimentés en pétrole ou en électricité) ou aux sports impliquant des animaux, comme l’équitation (utilisant l’énergie musculaire animale).
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Jusqu’à présent, la frontière entre ces deux grandes familles d’activités était claire. Une fois l’œil un peu exercé, il était facile de dire si une activité tombait dans la première catégorie ou dans la seconde. Seules quelques rares activités chevauchaient les deux univers. Le ski de randonnée, par exemple, est endogène dans les phases de montée et exogène dans les phases de descente. Et ce n’est pas un hasard si le passage d’une phase à l’autre demande une modification du matériel.
C’est probablement le vélo, sous ses différentes formes, qui représente l’outil le plus versatile, en particulier depuis l’invention du changement de vitesse. Déjà identifié par Ivan Illich, dès 1975, comme l’outil de déplacement le plus efficace – bien plus que la voiture) – il permet à la fois une utilisation optimale de l’énergie musculaire (à plat et dans de nombreuses montées) et de l’énergie potentielle (dans les descentes). Et c’est donc bien naturellement par le vélo que s’est ouverte une brèche béante entre les deux mondes énergétiques, avec l’arrivée du vélo à assistance électrique (VAE).
Le VAE et l’apparition de l’hybridation énergétique
L’arrivée massive du VAE a créé pour le vélo la même révolution énergétique que l’arrivée de la Toyota Prius dans le monde de l’automobile : l’introduction de l’hybridation, c’est-à-dire la possibilité, sur un même véhicule, de s’appuyer sur deux modalités énergétiques dans des proportions de même ordre de grandeur. Dans les faits, cette hybridation est encore plus troublante dans le cas du VAE, car les contributions « moteur » et « humain » sont du même ordre de grandeur. Bien que les situations varient, on peut garder en mémoire que, tant sur la puissance, le couple que la quantité d’énergie mobilisée, un VAE est un véhicule à un quart musculaire (« seulement » pourrait-on dire…).
Ainsi, une appellation plus correcte du VAE pourrait être « véhicule électrique à deux roues à démarrage et assistance musculaire ».
Ce fait énergétique peut soulever de nombreuses questions, dont plusieurs concernent directement la manière d’envisager une pratique sportive.
L’assistance : un filtre sur le réel
Dans toutes les pratiques de la catégorie que nous avons appelée « à énergie endogène », en introduction de cet article, tout dépend des compétences physiques du pratiquant. Pour pouvoir courir un ultra-trail, il s’agit d’améliorer ses capacités d’endurance. Pour pouvoir se rendre au travail à vélo, la première limite à dépasser est la capacité physique à faire rouler un vélo sur la distance prévue.
Ce type de pratique illustre parfaitement la motivation de l’humanité à mobiliser de l’énergie au cours de son histoire : l’énergie nous donne le pouvoir d’agir sur le monde, d’élargir notre périmètre d’action.
Notre territoire est donc strictement délimité par nos compétences énergétiques. En retour, nous évaluons la « rudesse » des environnements selon notre capacité à y évoluer. Par exemple, peu de gens ont la capacité de Mike Horn à métaboliser 12 000 kcal par jour, ce qui rend la traversée hivernale de l’Arctique peu fréquentée. Et l’ascension de l’Everest demande, entre autres, une capacité d’absorption d’oxygène suffisante. Qu’on accède à cet oxygène par capacité physique innée, par acclimatation, par absorption de Diamox ou par l’emport d’oxygène en bouteille change les règles du jeu, et a toujours fait partie du débat sur l’alpinisme de haute altitude. En matière de cyclisme et en première approche, la difficulté de l’ascension d’un col peut assez bien se définir : il va falloir fournir, par le muscle, l’énergie nécessaire pour élever un humain juché sur son vélo. Gravir le col du Tourmalet pour un homme de 80 kg sur un vélo de 9 kg est un problème énergétique clairement défini.
Mais qu’on introduise une part d’assistance – modulable qui plus est – et le problème perd ses contours. Il le perd tout autant (quoiqu’avec des considérations morales différentes) que s’il existait un produit dopant permettant de quadrupler les performances du sportif. La révolution n’est pas tant qu’on ne puisse plus mesurer la performance, les instances parviendront toujours à normer les conditions d’établissement d’une performance officielle.
Cette révolution est davantage dans le fait que, pour le pratiquant, il est désormais possible d’ajuster les frontières du réel. L’ajustement de l’assistance permet de dissocier totalement l’effort ressenti du travail total réellement produit. Elle permet d’exercer un effort modéré dans un cadre qui exigerait, sans assistance un effort intense ou inatteignable.
Ainsi, Edgar Grospiron publiait il y a quelques mois sur sa page Facebook le texte suivant, décrivant son Tour du Mont-Blanc :
« J’avais envie de m’attaquer à cet itinéraire de référence dans le milieu cycliste. Je voulais partir de la maison, même si cela ajoutait quelques kilomètres, car c’est pour moi une façon de dire que l’aventure commence sur le palier… Et quelle aventure ! 424 km en une journée, 11 000 m D+. Mon vélo est un VAE. Ce n’est donc pas moi qui fournis l’effort, c’est le vélo ! Moi, je prends juste du plaisir et c’est tout l’intérêt. Il me permet de faire des virées incroyables en un temps record. Je n’aime pas pédaler, et je n’aime pas spécialement transpirer, et pourtant j’ai passé 14 h 10 sur la selle pour boucler ce Tour. »
Nul besoin d’aller se poser des questions de morale, l’intérêt de ce témoignage est de montrer, en quelques lignes, à quel point l’assistance (ici, la vitesse moyenne était de 25 km/h environ) l’assistance permet de transformer un itinéraire « monstrueux » de référence en « virée plaisir », y compris pour quelqu’un qui n’aime pas pédaler.
Ironiquement, cette possibilité d’ajustement des contraintes du réel ne s’applique pas seulement à l’environnement naturel, mais à l’environnement humain également. Combien de cyclistes masculins, entrainés, ont un jour regretté que madame « ne puisse pas suivre » ? L’inverse est parfaitement envisageable aussi. Depuis l’arrivée de l’assistance, le problème est résolu. Les faiblesses physiques de l’un seront compensées par une batterie et un moteur, et elle (ou il) pourra enfin suivre l’autre.
Les sports de pleine nature ont toujours comporté une dimension de confrontation des capacités d’un être humain aux contraintes d’un environnement défini. Bien qu’un matériel adapté, optimisé, puisse être une aide précieuse (l’aide que constitue un piolet technique en dry-tooling, par exemple), c’est toujours à l’humain d’aller plus loin, plus haut, au plus dur. Lorsqu’on parlait en alpinisme des « trois derniers problèmes des Alpes », l’Eiger, le Cervin et les Jorasses étaient comme ils étaient, et ce n’est que l’évolution des pratiquants et de leurs outils qui ont permis de les gravir enfin. En football, on n’a jamais envisagé d’installer des buts à taille variable selon le niveau des joueurs, pour qu’il soit plus facile pour tout le monde de marquer…
La généralisation de l’assistance permet le mouvement inverse : « lisser » le réel, afin que toute performance devienne accessible aux capacités de chacun.
Elle permet de réaliser en milieu naturel, et sur l’énergie mécanique, ce qu’on a pu faire dans les sports indoor sur l’aspect climatique : s’affranchir, au moins partiellement, des contraintes naturelles. Elle gomme la frontière autrefois si nette entre les sports endogènes et les sports exogènes, la transformant en une zone grise ajustable aux désirs de chacun.
Elle a, très concrètement, permis l’invention du sport « partiellement mécanique ». Il est maintenant courant d’entendre le terme de « vélo musculaire » pour désigner ce qui fut, autrefois, un simple vélo. Est-il envisageable que la généralisation de l’assistance à d’autres domaines et outils nous amène aussi à préciser « musculaire » pour d’autres sports ? Le surf connait déjà son « assistance », avec les foils électriques, objet intermédiaire entre l’approche 100 % musculaire et le lancement motorisé par jet-ski. L’univers des « puissances d’appoint », s’appuyant sur l’évolution des batteries et des motorisations électriques, et plus généralement sur une vision d’électrification généralisée des services, n’en est qu’à son début.
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