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Sport Face B. Le grand récit du risque. Si on en parlait ?

Dans de nombreux domaines sportifs, le risque existe. Il est admis, il est parfois valorisé. Y compris le risque de se blesser grièvement, voire plus. Il fait même partie du « récit ».

Certes le risque est inhérent au mouvement. On peut se blesser au football, en ski, à vélo tout-terrain, en kitesurf, au taekwondo, en athlétisme, au volleyball, en skate. On peut se blesser en s’entraînant trop ou mal. On sait aussi que la sédentarité cause de véritables problèmes de santé, moins visibles à court terme. En fait, le risque dont nous parlons ici est celui lié aux sports très engagés et aux pratiques dans lesquelles cet engagement n’a cessé de grandir. Le risque a toujours été porteur de valeur absolue, de valeur ajoutée, et en conséquence, il a été un élément fort de l’histoire du sport. Ne nous voilons pas la face, il a aussi été scénarisé. Il nous a fallu du temps pour aborder ce sujet qui nous tient à cœur, pour tenter une analyse qui évite deux écueils : celui du jugement et celui de la philosophie. L’exercice n’est pas simple.

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Reprenons. Effectivement, il est lié aux « limites » qu’il conviendrait de « repousser ». C’est le trop fameux « dépassement de soi ». C’est de ce récit-là que nous parlons. Dans l’absolu, nous y adhérons parce que certains aspects sont recevables, et nous avons toutes et tous au moins une fois franchi un cap et connu le sentiment d’accomplissement qui va avec.

En fait, l’intérêt que nous avons tous à réfléchir à ce sujet tient à l’éducation. Il découle d’une grande question que nous nous posons sous toutes ses formes, quelle vision du sport voulons-nous donner à nos enfants, comment ne pas s’en tenir à l’acquis, comment transmettre le positif sans forcément répéter ce qui est justement discutable ?

La question est complexe. Depuis toujours, en avançant, en explorant, en voulant faire mieux, l’Homme au sens de l’humanité prend des risques. Il arbitre entre le « gain » potentiel et ce qu’il peut perdre dans l’action entreprise. En ce qui concerne le risque mortel, on imagine bien que toute personne sensée ne le prendrait pas, l’histoire prouve tout le contraire. Ce sont sans doute les motivations qui distinguent les sujets. Elles peuvent être nobles, désintéressées, elles peuvent être aussi le résultat d’un système qui tourne en rond. Depuis longtemps, nous sommes animés par une volonté de conquête, de perfectionnement. En sport, cette qualité peut prendre une dimension qu’il est nécessaire d’interroger. On pourrait parler du mythe du guerrier, de masculinité toxique aussi. Bref, questionner le « récit » et les imaginaires qui vont avec au travers de deux exemples.

Nous avons très récemment parlé du film The Alpinist qui raconte la météorique trajectoire de Marc André Leclerc. La notion de risque et le sujet de la mort possible ont déjà été longuement débattus, et aussi belle et émouvante soit cette histoire, on sent bien dès le début du récit comment cela va finir. Question : peut-on, doit-on continuer à valoriser ce type d’histoire, à répéter les mêmes mots sur l’intensité ou s’autorise-t-on à se poser des questions ? À quel moment s’autorise-t-on à penser que ce type est mort trop tôt. « La montagne n’est ni juste ni injuste, disait Reinhold Messmer, elle est dangereuse. » L’alpinisme est une passion à haut risque, et nous faisons partie de ceux qui vouent une grande admiration à ces hommes et ces femmes capables d’aller au-delà des limites humaines, mais dans quelle mesure le grand récit des conquêtes ne pousse-t-il pas les hommes et les femmes trop loin ? Nous ne sommes pas aptes à juger sur le fond, le microcosme de la montagne s’interroge régulièrement, mais on se permet la question. Combien de jeunes alpinistes talentueux croiront encore que ce risque ultime doit guider leur vie, combien en perdrons-nous ?

L’exemple de Paul Basagoitia (la vidéo qui ouvre cette analyse) est plus parlant. Ce qui est arrivé à Paul est comparable à ce que Tara Llanes a connu, tout comme les autres sportifs avec lesquels ils ont partagé leur documentaire respectif. Basagoitia était un athlète de haut niveau. Il avait l’habitude de la réussite et des podiums en mountain bike. En slopestyle, en freeride notamment. Il était très proche de Cam Zink, grande figure du freeride. Une année, Basagoitia se brise le rachis lors de la Rampage, le rendez-vous du freeride « extrême » souvent sujet à débat puisque parfois jugé trop extrême justement. Paul devient paraplégique.

Any One of Us raconte son parcours, loin des pentes, loin de la lumière du désert de l’Utah. Le documentaire est poignant, tout comme celui de Tara Llanes, car il englobe d’autres personnages dont les trajectoires sont comparables. Finalement, la face B des sports extrêmes n’est pas anecdotique. Aujourd’hui, Basagoitia marche, mais difficilement. Il garde de lourdes traces de cet épisode, mais refait du vélo, parvient à nous bluffer. Tara Llanes est, quant à elle, restée paraplégique. On pourrait aussi parler de Kevin Roland, très lourdement blessé lors d’une tentative de record, 6e aux derniers JO après deux ans d’un parcours qu’on devine difficile, cité pour sa « résilience ». Impossible en les regardant tous de ne pas penser aussi aux protagonistes du film Rising Phoenix.

L’évolution du sport et du sport spectacle nous interpelle. Les blessures en SX aux USA sont de plus en plus graves, les chutes en BMX Race qui s’en inspire de plus en plus violentes. Les vitesses atteintes en ski de descente, les hauteurs en ski freestyle, cette version du « plus haut, plus loin, plus fort » pose question. L’engagement dont chacun peut avoir envie dans son sport est en augmentation puisque les exemples sont de plus en plus haut perchés. Rares sont ceux capables de faire les 360° step down comme Cam Zink ou Cason Storch, mais la vitesse de passage du rider lambda dans un singletrack en VTT a considérablement augmenté. C’est un peu différent, mais la vitesse en ski que chacun peut mesurer facilement avec un smartphone dans sa poche entraîne des conséquences en station.

Nous n’inventons pas ce débat. Il existait déjà il y a trente ans quand les tournages de films de glisse en montagne amenaient tout le monde à prendre davantage de… risques devant l’objectif. Le « je suis vu donc j’existe » est encore plus prégnant aujourd’hui.

« Être paraplégique est une nouvelle façon de vivre et d’être » lâche à un moment Aaron Baker, ancien pilote de motocross dans Any One of Us. On retient aussi l’exemple de Sal Willoughby, coureur en BMX, multiple champion du monde, accidenté en 2016, parce que c’est aussi un sport destiné aux enfants, qu’interdire tout risque n’est pas la solution et qu’on doit peser le pour et le contre lorsqu’on est parents. Willoughby devenu entraîneur de sa compagne, championne du monde entre autres titres, en 2019.

Que conclure.

Comme le fait remarquer Franck Oddoux, insider Codezero, nos sociétés occidentales cherchent à tout prix à bâillonner le risque comme le décrit la philosophe et docteure en psychanalyse Anne Dufourmantelle dans son ouvrage intitulé Éloge du risque(1) : « Notre temps est placé sous le signe du risque : calculs de probabilités, sondages, scénarios autour des krachs boursiers, évaluation psychique des individus, anticipations des catastrophes naturelles, cellules de crise, caméras ; plus aucune dimension du discours politique ou éthique n’y échappe. Aujourd’hui, le principe de précaution est devenu la norme. En termes de vies humaines, d’accidents, de terrorisme, de revendications sociales, il est un curseur que l’on déplace au gré de la mobilisation collective et de l’affairisme économique. » 

Et pourtant…

la prise de risque et, par rebond, le besoin de protection sont consubstantiels à nos sociétés selon David Le Breton (in Passion du Risque[2]) : « Dans une société à structure individualiste de plus en plus prononcée, l’individu devient son arène de défi et son propre juge. On ne peut être que frappé par l’importance grandissante des prises de risques et la mythologie naissante de l’aventure dans nos sociétés occidentales qui ne cessent pourtant de valoriser la sécurité. Il s’agit dans tous les cas d’affronter la mort sur un mode métaphorique, d’en rendre la menace virtuellement accessible et de l’esquiver en prenant les précautions d’usage. Fixer ainsi la mort, y tracer les limites de sa puissance renforce le sentiment d’identité de celui qui ose le défi. »

On a donc un double mouvement sociétal : une aspiration nette et globale à la sécurité et aussi des comportements montrant une nécessité anthropologique de recréer du sens dans l’existence au travers de prises de risques calculées (défis) notamment dans certaines pratiques sportives dites extrêmes ou non, liées à la vitesse, l’engagement, la hauteur, l’exploration.

Reste la question brutale : la mort dans ce contexte a-t-elle un sens ? La phrase « il ou elle est mort(e) en faisant ce qu’il lui plaît » est-elle suffisante comme explication ? Bref, il appartient à chacun de se positionner, de prendre des risques en son âme et conscience, mais on ne peut ignorer qu’il y a une culture en place qui parfois mène trop loin.

Références :

(1) Éloge du risque, Anne Dufourmantelle, Rivages poche, Petite Bibliothèque

(2) Passion du risque, David Le Breton, Métailié, Suites Essais

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