Ski de rando, le vertige de la liberté - Agence Codezero

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Ski de rando, le vertige de la liberté

L’hiver 2021 est atypique. Le monde du ski a pris de plein fouet la décision franco-européenne de fermer les stations. Un hiver sans remontées mécaniques, ça attise forcément les envies de glisse. La solution adoptée par des milliers de skieurs alpins ? Se mettre au ski de randonnée. Un immense espace de liberté s’est ouvert, une liberté qui donne le vertige. Comment s’approprier l’art subtil de la peau de phoque, comment et où randonner, et surtout, comment gérer sa propre sécurité ? Cet engouement nouveau pour cette pratique soulève bien des questions et bouscule une montagne centrée historiquement sur le ski mécanisé. Par Franck Oddoux 

Le vertige de la liberté… Les skieurs possédant des appartements en station, les simples vacanciers, les locaux des massifs alpins ont basculé massivement sur le ski de randonnée au point que la plupart des marques se sont déclarées sold out dès décembre 2020 pour cette catégorie d’équipement. Les cohortes des « new comers » randonneurs sont venues compléter celles plus traditionnelles, aguerries, habituées au ski de montagne, au hors-piste.

À l’heure où l’on écrit ce papier, nous sommes, en France, à quasiment trois fois plus d’accidents mortels dus aux avalanches que la saison dernière. Des morts que l’on comptabilise à la fois sur des domaines habituellement entretenus, balisés, mais surtout au-delà des jalons. La saison 2020-21 a démarré sur un malentendu. Les stations gèrent habituellement un espace clairement délimité, entretenu et sécurisé. Cela nécessite de lourdes dépenses de damage par exemple, ou encore de personnel. Cet hiver, le service minimum a été accompli en début de saison, le couperet de la fermeture irrémédiable est ensuite tombé. Certains n’ont pas intégré que « station ou hors-piste » –même combat, en 2021– rien n’est sécurisé. Les randonneurs qui évoluent actuellement sur les pistes le font à leurs risques et périls. La situation n’est pas toujours très claire dans les esprits. On peut très bien remonter une piste et se faire prendre par une coulée partie de plus haut, une masse de neige habituellement « traitée » par les artificiers pisteurs secouristes.

« Ici, le seul responsable, c’est moi »

Si les apprentis randonneurs font leurs premiers mètres à quelques encablures des télésièges, ils ne tardent pas à s’aventurer beaucoup plus loin et plus haut. Là encore, dans ces espaces sauvages, la règle est simple et impitoyable : chaque skieur évolue en totale autonomie et reste entièrement maître de sa propre sécurité. C’est ici que les choses deviennent compliquées, car la randonnée n’est pas une activité anodine. Elle se pratique sur un matériau vivant dont les évolutions sont complexes et les réactions difficiles à prévoir. L’avalanche est une équation à plusieurs inconnues que seuls quelques professionnels peuvent se targuer de pouvoir résoudre. Pour tous les autres, on skie sur des œufs et il faut obligatoirement passer par les cases information et formation si l’on veut diminuer les risques.

L’écrivain Cédric Sapin Defour(1) résume bien la situation dans son excellent ouvrage dédié au ski de randonnée :

« En montagne, il faut savoir aller vite sans omettre de faire le point. Décider, c’est accepter de s’être trompé dix minutes avant, c’est avancer sur ce fin ruban entre convictions et certitudes ; ne pas assez croire aux premières ou trop aux secondes, voilà le terreau des accidents. (…) On crève d’une société décidant pour nous à tout bout de champ, on en crève car l’on s’y fait. Ici, le seul responsable, c’est moi. » L’autonomie, le maître mot.

Le randonneur est donc seul maître à bord, il doit faire sa trace, s’orienter, choisir les bonnes options pour ne pas se retrouver dans une pente exposée… et parfois, il doit savoir renoncer. Cet apprentissage, le vertige de la liberté totale, sont inhabituels. Une sortie se résume le plus souvent à suivre une trace déjà existante, cela rassure, mais ce n’est en aucun cas un gage de sécurité. La problématique est la suivante : comment faire en sorte que ces nouveaux randonneurs aient un minimum de bagage technique et théorique sur les risques qu’ils peuvent encourir ? Soyons réalistes, la gestion d’une course de randonnée nécessite des années d’apprentissage, mais on peut sans doute mettre en place quelques leviers efficaces. Il y a d’abord les professionnels dans les stations, les moniteurs, les guides de haute montagne qui assurent l’encadrement et la sécurité. Mais quid des skieurs qui ne veulent pas sortir accompagnés, qui n’ont pas les moyens de payer une prestation, qui font de la résistance à la culture de l’encadrement ? Les stations ont ajouté une strate dans leurs offres.

Ce n’est pas nouveau, mais la crise de la Covid-19 a accéléré le phénomène : des itinéraires dédiés au ski de randonnée, balisés et très peu exposés (le risque zéro n’existe pas) voient le jour. Une tendance amorcée il y a environ 10 ans. Ainsi, on peut noter le franc succès de la Millet Ski Touring à Courchevel et autres tracés dans certaines stations. Autres belles initiatives, les training camps « à la cool » ou très structurés, auxquels on peut participer un peu partout pour apprendre à maîtriser le maniement du détecteur de victimes d’avalanches (DVA), de la pelle et de la sonde. Et surtout tenter de décoder les dangers du manteau neigeux hors piste. Force est de constater que tous ces moyens mis en place n’ont pas suffi à enrayer le nombre croissant d’accidents. Il faut sans doute faire plus et différemment dès l’accueil en station, ce qui pose d’emblée le problème des moyens et la mobilisation de personnels.

Peut-on se résoudre à la perversion de ce phénomène mécanique : plus de monde en montagne équivaut à plus d’accidents ? Assurément non.

Certaines marques du milieu de la randonnée (et du freeride) proposent des tutoriels, de la sensibilisation aux risques d’avalanche : quel en est l’impact réel ? On n‘en finit plus de citer l’excellent travail de l’Association nationale pour l’étude de la neige et des avalanches (https://www.anena.org), qui offre depuis des décennies des formations, des informations très pertinentes. Qui se les approprie ? On a assisté cet hiver à plusieurs scènes du même type dans les magasins de sport : un client vient acheter tout le matériel de ski de randonnée. Le vendeur lui fait un vague briefing sur l’utilisation des fixations, la pose des peaux… et c’est parti pour la grande aventure « into the wild »… Dans la plupart des cas, le matériel de sécurité totalement indispensable (DVA, pelle, sonde) ne fait pas partie de l’achat.

Le panier moyen pour les skis/fixations/peaux/chaussures est déjà très élevé, alors, ajouter 300 euros à la note… Dans un premier temps, le postulat de base est aussi d’évoluer sur des pistes (qui rappelons-le, ne sont  sécurisées cet hiver), mais après ?

Avec le ski de randonnée, on se retrouve dans le même cas de figure que la vente de parapentes ou de kites : on peut acheter le matériel sans aucune compétence et idée des risques.

Il faut sans douter procéder à un maillage plus étroit qui commencerait à partir de l’achat ou de la location : dans le prix de la paire de skis serait alors incluse une sortie avec un professionnel histoire d’être sensibilisé. Ou l’on pourrait recevoir un « kit de survie » distribué par les marques, les professionnels de la montagne, les fédérations, avec un livret pédagogique et didactique, voire une application accessible à tous (type Yéti et Skitourenguru). Dans certaines stations américaines, ce qu’ils appellent le « buddy system » est proposé. Un point de ralliement est matérialisé dans la station où des skieurs seuls peuvent rencontrer d’autres personnes pour partager gratuitement une journée de ski, aucune obligation, mais des opportunités de rencontres et d’échanges d’informations sur les conditions nivologiques, les itinéraires, etc.

L’imagination devra être sollicitée pour trouver des solutions aux accidents, conséquences de cet espace de liberté béant qui s’est ouvert devant les spatules des skieurs. Le boom du ski de randonnée rejoint toute problématique sur la sécurité : comment faire passer le message et changer les comportements ? Les réponses oscillent généralement entre prévention et contravention. Ce serait baisser les bras que de parier sur la baisse du nombre de randonneurs, et donc d’accidents, mécaniquement liée à la réouverture des stations en 2021-22. Certains vont effectivement retrouver le chemin des pistes damées, mais d’autres vont persister en variant les plaisirs peaux de phoque/forfait. Le goût de la liberté ne s’oublie pas, fut-elle au prix d’un certain effort pour se hisser au sommet des pentes.

  • L’art de la trace. Petits détours sur le ski de randonnée et les neiges d’altitude, Cédric Sapin-Defour, Éditions Transboréal, novembre 2020.

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Le ski de randonnée, marqueur d'une mutation des pratiques outdoor

Le ski de randonnée incarne aujourd'hui bien plus qu'une discipline sportive : il symbolise une transformation profonde du rapport à la montagne hivernale. Là où les stations saturées imposent files d'attente et parcours balisés, le ski de rando ouvre des territoires vierges de toute infrastructure. Cette quête d'authenticité s'inscrit dans un mouvement plus large observable dans l'ensemble des pratiques outdoor et alpinisme, où l'autonomie prime désormais sur l'encadrement systématique.

Cette évolution révèle un basculement générationnel. Les pratiquants recherchent l'effort physique brut, la lecture du terrain, la gestion du risque personnel. Le matériel s'allège chaque saison, les fixations atteignent des records de légèreté, les peaux synthétiques gagnent en adhérence. Cette course à l'optimisation technique traduit une volonté d'efficience dans l'effort, mais aussi un désir de performance mesurable, traçable, partageable sur les plateformes numériques.

Le phénomène dépasse largement le cadre alpin. Des disciplines comme le vélo et la mobilité connaissent des mutations similaires : bikepacking, gravel, ultra-distance. Partout, le même schéma se répète : sortir des infrastructures, retrouver l'engagement physique, documenter l'expérience. Cette convergence interroge notre culture sportive contemporaine et sa relation ambivalente à la technologie, entre outils de libération et nouveaux systèmes de contrainte.

Innovation et ski de randonnée : quand la technologie redéfinit la liberté

Le secteur du ski de randonnée constitue un laboratoire fascinant pour observer comment l'innovation redessine les contours d'une pratique traditionnelle. Les fabricants développent des matériaux composites révolutionnaires : fibres de carbone, kevlar, alliages métalliques inédits. Un ski de rando haut de gamme pèse aujourd'hui moins de 900 grammes par unité, contre plus de 1500 grammes il y a dix ans. Cette course à la légèreté transforme radicalement l'expérience : dénivelés accessibles, rayons d'action élargis, fatigue réduite.

Mais l'innovation bouleverse aussi la sécurité. Les DVA (Détecteurs de Victimes d'Avalanche) intègrent désormais des algorithmes sophistiqués, les applications mobiles modélisent le risque avalancheux en temps réel, les airbags se miniaturisent. Cette technologisation soulève des questions éthiques essentielles : jusqu'où la technique peut-elle compenser le manque d'expérience ? Les outils numériques favorisent-ils l'autonomie ou créent-ils une dépendance dangereuse ?

Les marques outdoor investissent massivement dans ce segment. Les enjeux marketing sont colossaux, car le ski de randonnée attire une clientèle premium, exigeante, sensible aux récits de marque authentiques. Les stratégies marketing dans le sport doivent donc naviguer entre aspiration à la liberté et nécessité de vendre des équipements toujours plus sophistiqués. Cette tension créative alimente une réflexion plus large sur la marchandisation des pratiques dites "libres".

Environnement et ski de randonnée : la liberté sous contrainte écologique

La montagne hivernale subit de plein fouet les effets du réchauffement climatique. Enneigement tardif, isotherme zéro qui grimpe, glaciers en recul accéléré : le terrain de jeu du skieur de randonnée se transforme rapidement. Cette réalité impose une réflexion urgente sur les pratiques, au-delà du simple plaisir individuel. Le ski de randonnée, souvent présenté comme vertueux face au ski alpin mécanisé, n'échappe pas aux enjeux environnementaux.

La multiplication des pratiquants génère une pression croissante sur les écosystèmes fragiles. Dérangement de la faune hivernale, piétinement des zones de reproduction du tétras-lyre, érosion des itinéraires surutilisés : les impacts se cumulent. Certaines zones alpines expérimentent des régulations inédites, entre fermetures temporaires et canalisations des flux. Cette nécessaire régulation interroge frontalement la notion même de liberté revendiquée par les pratiquants.

L'industrie tente de répondre par des innovations matérielles : matériaux recyclés, circuits de production relocalisés, programmes de reprise d'ancien matériel. Mais ces efforts suffisent-ils face à l'explosion du nombre de pratiquants ? La question rejoint des débats plus larges sur la croissance des activités outdoor et leur compatibilité avec la préservation des milieux naturels. Une réflexion que les stratégies dans le sport doivent désormais intégrer structurellement.

Questions fréquentes sur le ski de randonnée

Le ski de randonnée est-il réservé aux alpinistes confirmés ?

Non, le ski de randonnée s'est démocratisé et propose différents niveaux d'engagement. Des sorties d'initiation en bordure de station permettent de découvrir la discipline sans exposition alpine majeure. Toutefois, la progression vers des itinéraires plus engagés nécessite une formation solide en nivologie, orientation et gestion du risque. La frontière entre accessible et dangereux reste mince, d'où l'importance d'une progression encadrée ou accompagnée d'un mentor expérimenté.

Quel budget prévoir pour débuter en ski de randonnée ?

L'investissement initial représente un frein réel pour de nombreux pratiquants potentiels. Au-delà du matériel de ski lui-même, l'équipement de sécurité (DVA, pelle, sonde) et les vêtements techniques constituent des postes importants. L'occasion offre une alternative intéressante pour tester la pratique, tandis que la location permet d'expérimenter différents types de matériel avant d'investir. Certaines structures associatives proposent également des formules de prêt ou mutualisation d'équipement.

Comment le ski de randonnée se distingue-t-il du ski de fond ?

Ces deux disciplines partagent la propulsion humaine mais divergent radicalement dans leur pratique. Le ski de fond se déroule sur pistes tracées en terrain plat ou vallonné, avec un matériel léger et fin. Le ski de randonnée vise la montée et la descente en terrain alpin non préparé, avec des skis plus larges, des fixations permettant de libérer le talon à la montée et des peaux de phoque pour l'adhérence. Les univers culturels diffèrent également : endurance nordique d'un côté, engagement alpin de l'autre.

Le ski de randonnée peut-il se pratiquer sans neige fraîche ?

Absolument. Si la poudreuse reste un graal recherché, le ski de randonnée se pratique sur tous types de neige. Neige de printemps transformée, neige croûtée, névés d'été : chaque condition offre une expérience différente et développe des compétences techniques spécifiques. Certains pratiquants privilégient même les sorties de printemps, où l'enneigement stable et les journées longues permettent des raids ambitieux dans un environnement moins dangereux qu'en plein hiver.

Quelle relation entre ski de randonnée et ski alpinisme ?

Le ski alpinisme représente la forme la plus engagée du ski de randonnée, intégrant des passages d'escalade, des arêtes exposées, des courses d'altitude majeures. La frontière reste poreuse : un même pratiquant peut enchaîner sorties tranquilles en forêt et courses alpines exigeantes. Cette diversité des terrains de jeu explique en partie l'attrait de la discipline, qui permet une progression constante sans jamais épuiser les possibilités. Les compétitions de ski-alpinisme, désormais reconnues olympiquement, codifient une pratique spectaculaire mais représentent une infime minorité des sorties réalisées.